Sherman Solitaire — Mission 2 : La Chasse au Tigre
Objectif et Ordre de Mission
L’État-major a encore frappé. Dans sa grande sagesse — celle des gens qui dirigent la guerre depuis un bureau avec une vue dégagée sur leur tasse de café — on nous a pondu une mission d’une simplicité biblique : traverser la carte du sud au nord et détruire le Tigre qui squatte le secteur.
#### Traverser du sud au nord. Détruire le Tigre. C’est tout.
On a failli applaudir.
Franck a regardé l’ordre écrit, puis le ciel, puis ses mains, dans l’ordre inverse de quelqu’un qui cherche une porte de sortie. Boyd a nettoyé son optique — son tic nerveux à lui. Gor, lui, a juste hoché la tête avec cette philosophie tranquille du pilote qui sait que de toute façon, c’est lui qui aura les mains sur les leviers quand ça tournera mal.
#### Cinq hommes. Un Sherman. Un Tigre.
L’État-major appelle ça une mission. Nous, on appelle ça un testament sur chenilles.
Le Point Technique : Anatomie d’un Cauchemar
Avant d’aller plus loin, un petit briefing s’impose. Parce qu’on ne part pas chasser le Tigre comme on part ramasser des champignons.
Une silhouette trompeuse. On imagine souvent le Tigre comme un géant massif, mais c’est une erreur de perspective. Grâce à un nouveau train de roulement, sa silhouette est en réalité plus basse que celle d’un Panzer IV. Résultat tactique : plus difficile à repérer à l’horizon, et une cible plus petite à ajuster pour l’adversaire.
Du poids plume au poids lourd. Le chiffre qui résume tout, c’est la balance. Panzer IV : 25 tonnes. Tigre I : 57 tonnes. On ne parle pas d’une simple amélioration, mais d’un changement de dimension. Ce surplus de poids, combiné à un canon redoutable, transforme le char en forteresse mobile capable d’encaisser là où les autres explosent. Passer du Panzer IV au Tigre, c’est comme troquer une armure de cuir contre un bunker sur chenilles, tout en réussissant à rester plus discret grâce à un profil surbaissé.
Voilà. Maintenant que vous avez bien peur, on peut y aller.
Le Rapport de Situation : La Route du Nord
La route sort du village par le nord et propose deux directions. Est ou Ouest. Ce genre de choix, en temps de paix, donne lieu à une discussion animée. Ici, ça dure trois secondes.
« Gor, à l’Est. Le long des arbres. »
On file vers le hameau, à 800 mètres environ, en longeant les bosquets. À l’intérieur de l’habitacle, le silence est de mise. Chacun sait ce qui nous attend. Franck vérifie ses obus pour la quatrième fois. Boyd nettoie son optique pour la cinquième. Elli regarde le plancher en récitant quelque chose à voix basse — une prière, un inventaire de ses dettes, impossible à dire.
Au loin, au nord, quelques fumigènes commencent à tacher le ciel. Et puis, plus à gauche, la masse. Compacte. Basse. Indéniable.
Le Tigre.
Dans l’habitacle, personne ne dit rien. Boyd avale sa salive. Franck pose la main sur le prochain obus sans le charger, comme pour se rassurer qu’il est bien là. Moi, je rentre machinalement la tête dans les épaules, ce réflexe pavlovien de l’homme qui a compris que ses vertèbres ne valent rien contre de l’acier de 100 mm. La forêt devant nous reste notre meilleure couverture. On recule. On tourne.
Et c’est là qu’on tombe sur le Panzer III.
Le Rapport de Situation : L’Apéritif
Dans la boue et une cuvette, à 300 mètres. Petit, presque rassurant après ce qu’on vient de voir au nord. Boyd règle la visée. Tir. Trop loin. Franck, dans une démonstration athlétique qui ferait honte à un lanceur de poids olympique, a déjà rechargé avant que la fumée ne soit retombée.
« Légèrement à gauche, Boyd. »
Raté. Dix mètres trop court cette fois. Le Panzer III doit commencer à se sentir invincible.
Troisième essai. L’impact claque sur l’avant gauche. Touché, mais opérationnel. Une chenille semble endommagée car le bougre peut juste tourner et reculer pour se planquer derrière un bâtiment. Ça tombe bien : on a d’autres préoccupations. Au nord-ouest, le Tigre cherche sa place entre deux étendues de boue. On le voit à travers les arbres, mais la proximité du feuillage nous dissimule certainement, car son canon n’est pas braqué dans notre direction.
« On a peut-être une fenêtre, dit Gor. Passer au sud, prendre son arrière gauche. »
C’est l’idée du siècle. Mais d’abord, il faut abattre la bête blessée.
Le Rapport de Situation : La Chirurgie de Précision
On traverse le hameau lentement. Je reste à l’extérieur pour une meilleure visibilité — une habitude que l’équipage considère à mi-chemin entre la bravoure et la pathologie mentale. Le Panzer III est là, immobile, probablement convaincu d’être en sécurité.
La précision de Gor, frôlant les murs d’une maison avec 30 tonnes de ferraille comme d’autres frôlent une haie en vélo, nous fait déboucher sur le char à 30 mètres de son arrière latéral.
« Boyd. »
Un seul mot. Un seul tir. Le blindé prend feu. Deux silhouettes jaillissent de l’écoutille et fuient à travers les champs de boue dans un sprint que même leurs supérieurs ne pourraient pas leur reprocher. On les regarde disparaître sans un mot. La guerre a ses courtoisies.
Pas le temps de souffler. Un nouveau Panzer III déboule du nord. À l’abri des granges, il ne nous a pas vus. On note sa position. On passe à la suite.
Le Rapport de Situation : Rendez-vous avec le Géant
Notre pilote lance le Sherman sur la route — le bitume, c’est notre seul luxe, la vitesse. Le Panzer III au nord s’est installé en position d’attente. Professionnel. On l’ignore pour l’instant et on lance des fumigènes dans son sillage. Qu’il croie qu’on est encore dans les parages des maisons.
En débouchant du massif forestier, impossible de le manquer. Le Tigre a avancé de 300 mètres vers le village — certainement conseillé par son petit camarade. Il est là, massif, patient, avec cette espèce de sérénité tranquille des choses qui savent qu’elles font peur.
Gor et Elli trouvent une position au sud des plans d’eau. Angle de tir arrière. Pas parfait — on arrive pas à se mettre complètement de face, notre meilleur blindage. On est latéraux avant, lui latéral arrière.
« Une seule chance, murmure Boyd. »
Tir. Une gerbe de boue à 40 mètres à gauche vient éclabousser la robe d’acier de notre ennemi. Franck, dans un juron que la censure nous interdit de retranscrire, recharge. Au dernier moment, on a pu tourner pour lui faire face. Le Tigre commence sa manœuvre. Les arbres devant nous masquent partiellement sa ligne de vue — leur estimation de visée sera moins précise.
La détonation. Juste au-dessus. On recommence à respirer.
Le Rapport de Situation : L’Art de Chatouiller un Bunker
Le Panzer au nord continue ses écrans de fumée. On pense à une précaution tactique. Gor penche pour l’abus de schnaps. Il est formellement déconseillé d’abuser de l’alcool, même en période d’invasion. Cette annonce vous est offerte par l’équipage du Sherman Don, qui sait de quoi il parle.
On attaque avant de manœuvrer. Le Tigre est de face — peu de chances de percer son armure frontale de 100 mm, autant essayer d’ouvrir une boîte de conserve avec une fourchette en plastique. Touché sous la tourelle quand même. Franck félicite Boyd en lui enfonçant un nouvel obus dans la culasse. Le deuxième tir atteint son objectif mais s’écrase sur le blindage. On fait des étincelles. On ne fait pas des trous.
On s’éloigne de son champ de vision. Il est ralenti.
On reprend la route, on avance vite, on s’arrête derrière un gros chêne. Le bruit de ses chenilles le situe à 300 mètres. Hors visée. Le petit Panzer se déplace aussi. Mauvaise nouvelle.
« On se retrouve en tenaille si on ne règle pas le gros en premier, dit Gor. »
Il a raison. Comme d’habitude. Je déteste quand il a raison.
« On fonce. »
Le Rapport de Situation : Terminus pour le Géant
On recule, on tourne, on fonce. De nouveau sur son arrière gauche. Le tir endommage la chenille — et ça suffit pour l’immobiliser définitivement. 57 tonnes qui ne bougent plus, c’est 57 tonnes de problème réglé.
Le dernier Panzer III, encore dans les parages, tourne deux fois et se met en attente. Des jeunes qui ne veulent pas risquer leurs peaux. On les comprend. On est pareils.
Zut. On s’embourbe. Les chenilles patinent, on ne peut plus avancer. Gor arrive juste à nous positionner face au Panzer. Boyd tire, Franck recharge dans la seconde. Le blindage se déchire comme une boîte de conserve — mais le canon ennemi pivote quand même vers nous. La mécanique de la mort, jusqu’au bout.
Ils nous ratent. Complètement.
« Des bleus, souffle Gor. Des bleus, je vous dis. »
À force de chercher une prise, les chenilles finissent par mordre dans quelque chose de solide. On sort de la pataugeoire. On fonce plein nord.
On laisse un ennemi derrière. Mais le Tigre brûle.
C’était l’objectif. C’est tout ce qui compte.
Le Point Technique : Le Tigre sous la Loupe
- La Forteresse Mobile : Avec 100 mm de blindage frontal et son canon de 88 mm capable de détruire tout char allié à plus de 1500 mètres, le Tigre impose une règle d’or au joueur de Sherman Solitaire : ne jamais l’affronter de face. L’attaque de flanc ou d’arrière n’est pas une option tactique, c’est une condition de survie.
- Le Talon d’Achille du Géant : Malgré sa cuirasse, le Tigre souffre d’une fiabilité mécanique calamiteuse. Ses chenilles larges, conçues pour le terrain de l’Est, étaient un casse-tête logistique permanent. Sur le terrain, immobiliser ses chenilles revient souvent à le condamner — une épave de 57 tonnes, ça ne se remorque pas facilement.
- La Règle des Trois : Les équipages alliés avaient une règle empirique : il faut en moyenne trois Sherman bien positionnés pour espérer neutraliser un Tigre. Le joueur solo n’a qu’un char. La manœuvre, la fumée et la patience ne sont pas des luxes — ce sont les seules munitions qui comptent vraiment.
Pour ceux qui désirent suivre nos aventures… La Mission 3 nous verra dans des conditions autrement plus hostiles. Si vous pensiez que la boue normande était le pire que ce conflit avait à offrir, attachez vos ceintures — si vous en trouvez dans ce tas de ferraille.
(Merci à Jean-Claude Quoineaud pour son expertise technique sur la partie historique.)
Philippe - Gardien des souvenirs