Du vrai travail de journalisme. Attention les images sont dures (pas de morts, mais des témoignages très poignants)
Gideon Levy : « Une folie collective a saisi Israël »
Dans un pays où la population soutient largement la guerre, Gideon Levy fait entendre sa voix singulière. Le chroniqueur du quotidien « Haaretz » continue de documenter ce qu’il appelle un « basculement fasciste » : une société qui célèbre le meurtre et s’achemine vers l’isolement total.
Interview Anne Guion
Publié le 09/04/2026

Dispersion par la police d’une manifestation réclamant la fin de la guerre, à Tel-Aviv, en Israël, le 4 avril 2026 • MAYA LEVIN /AP / SIPA
Journaliste au quotidien israélien de centre gauche Haaretz, Gideon Levy ne cesse de dénoncer l’occupation des territoires palestiniens, la colonisation et les violations des droits humains dans les territoires occupés. Dans ses articles, il documente méthodiquement les activités de l’armée israélienne en Cisjordanie et à Gaza, donnant ainsi une voix aux invisibles du conflit.
Depuis le 7 octobre 2023, il est devenu l’une des rares voix du pays à s’élever contre le génocide à Gaza et à braver l’hostilité d’une société largement acquise à la guerre. Régulièrement menacé, accusé de trahison, Gideon Levy se définit pourtant comme un patriote israélien. Son courage lui vaut une reconnaissance internationale : il a reçu le prix Olof Palme en 2015 (avec le Palestinien Mitri Raheb) et le prix Sokolov en 2021. Une notoriété qui fait sans doute de lui le plus célèbre des journalistes israéliens – mais aussi le plus détesté dans son propre pays.
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La Knesset a adopté le 30 mars 2026 une loi instaurant la peine de mort exclusivement pour les Palestiniens, accusés de meurtre « terroriste ». Quelle a été votre réaction à ce vote ?
Je ne me souviens pas de m’être senti aussi honteux. Tout d’abord, par définition, la peine de mort est inhumaine. C’est quelque chose de sombre, de cruel, de brutal et de barbare. La plupart des pays du monde, à l’exception de certains États autoritaires et des États-Unis, l’ont abolie il y a de nombreuses années.
Mais ensuite – et comme si cela n’était pas suffisant – vient le caractère raciste de cette loi, clairement réservée aux Palestiniens. Jamais Israël ne s’était affiché aussi ouvertement comme un pays raciste. Des ministres d’extrême droite ont même levé leur verre pour célébrer ce vote dans la Knesset en disant : « Avec l’aide de Dieu, nous tuerons nos ennemis… » Porter un toast pour célébrer des tueries, qu’y a-t-il de plus bas ?
Comment une telle loi a-t-elle pu être acceptée par la société israélienne ?
Posez-vous d’abord cette question : comment la guerre à Gaza peut-elle être acceptée ? Et celle contre l’Iran ? Comment tout ceci passe-t-il sans véritable opposition ? La réponse est simple et brutale : parce que c’est le souhait de la majorité des Israéliens. Il faut le regarder en face, aussi difficile que cela soit. C’est ce que veut la société israélienne aujourd’hui.
Cette acceptation collective vient de loin. L’état de guerre permanent dans lequel se trouve Israël depuis des décennies n’a été qu’une longue marche vers le fascisme, un processus qui s’est accéléré année après année. Et le 7 Octobre a été le point de basculement dramatique, l’événement qui a fait sauter les derniers verrous.
Depuis ce jour, quelque chose s’est brisé dans la conscience collective : la plupart des Israéliens croient désormais qu’ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent, se déchaîner sans limite. Tout devient légitime, tout devient légal. Plus rien ne compte à part nous-mêmes, notre sécurité et notre survie : le reste du monde peut bien disparaître. Et vous en voyez le résultat aujourd’hui.
Vous avez titré une de vos récentes chroniques « Tout le monde dans ce pays est devenu fou »… À ce point ?
Regardez simplement les faits : quand un ministre peut ouvrir des bouteilles de vin mousseux à la Knesset pour célébrer cette loi inhumaine et raciste, et que la majorité des Israéliens applaudit et se réjouit de cette scène, alors quelque chose ne va pas. Quelque chose n’est fondamentalement pas normal dans cette société. C’est une folie collective !
Laissez-moi vous donner un chiffre concret : 93 % de la population juive israélienne soutenait la guerre contre l’Iran au début. C’est proprement délirant. Et même si ce chiffre a baissé à 85 % aujourd’hui, un mois après le déclenchement de la guerre, cela reste une majorité écrasante.
Ce qui est peut-être plus révélateur encore, c’est que ce phénomène n’a rien d’exceptionnel : pour n’importe quelle guerre – que ce soit au Liban, à Gaza ou ailleurs –, le soutien populaire en Israël dépasse systématiquement celui accordé à toute initiative politique ou diplomatique. La guerre est devenue le réflexe, l’option préférée, presque instinctive.
Vous écrivez depuis des décennies sur la relation des Israéliens au service militaire et à l’occupation. Cette nouvelle guerre change-t-elle quelque chose ?
Malheureusement, je ne vois aucune évolution. Les Israéliens continuent à servir dans l’armée sans poser de questions, à sacrifier leurs enfants, à les envoyer au front sans même connaître le but réel de ce sacrifice. Parce que personne – absolument personne – ne peut nous expliquer quel est l’objectif de cette guerre en Iran. Que voulons-nous accomplir ?
Et surtout, que pouvons-nous réellement accomplir ? Ces questions restent sans réponse. Le consentement demeure aveugle, sans la moindre fissure, sans la moindre remise en question. C’est profondément déprimant.
La guerre s’étend maintenant au Liban. Des villages entiers sont rasés, des journalistes tués, des secouristes ciblés… On parle d’une « doctrine de dé-civilisation » : faire au Liban ce que l’armée israélienne a fait à Gaza. Est-ce ce qui se passe ?
Ce n’est pas ce que je pense : cela se passe réellement, sous nos yeux. Et le plus glaçant, c’est que les responsables de cette horreur en sont heureux et fiers. Il se passe au Liban exactement la même chose qu’à Gaza : les mêmes méthodes, la même barbarie, le même mépris total du droit international. Ce sont les mêmes soldats qui opèrent, la même armée, le même système de destruction systématique.
En Cisjordanie, les violences s’aggravent sans cesse. Y a-t-il encore des Israéliens pour voir ce qui se passe là-bas, ou le déni est-il devenu la norme ?
Le déni est massif, à l’exception de petites minorités, de groupes qui non seulement suivent la situation mais dont certains vont même activement aider les Palestiniens sur le terrain. Ces gens méritent tout le respect et tout l’honneur du monde. Mais ils sont très peu nombreux : quelques dizaines, peut-être quelques centaines de personnes dans tout le pays. Une goutte d’eau.
La vérité brutale, c’est que l’immense majorité des Israéliens n’éprouve aucun intérêt pour ce qui arrive aux Palestiniens. Ni à Gaza ni en Cisjordanie. Ni nulle part ailleurs ! Le désintérêt est total, absolu… C’est comme si cela n’existait tout simplement pas.
Les jeunes représentent-ils un espoir de changement ?
Ils sont bien pires que les générations plus anciennes. Beaucoup plus à droite, beaucoup plus religieux, orthodoxes, et… ignorants. Ce n’est pas du tout prometteur. C’est le résultat d’un lavage de cerveau systématique. Le racisme est terrible, profondément ancré. Il y a des exceptions, évidemment – il y en atoujours –, mais la majorité est très à droite, religieuse et raciste.
La propagande devient plus nationaliste. Les gens deviennent aussi plus orthodoxes dans leurs pratiques religieuses. La haine des Arabes est beaucoup plus profonde qu’elle ne l’était dans ma génération ou celle de mes parents. Je ne connais d’ailleurs aucune société au monde dans laquelle la jeune génération soit plus raciste que la précédente.
Qu’en est-il de l’économie israélienne ? L’industrie de l’armement connaît un boom… Mais la guerre a-t-elle des conséquences sur le reste de l’économie ?
Les conséquences sont déjà là, immédiates et massives. Vous ne pouvez pas vivre normalement. Vous ne pouvez pas obtenir un billet d’avion pour l’étranger. Vous ne pouvez ni importer ni exporter de marchandises. Il n’y aplus aucun tourisme. De nombreuses industries sont paralysées.
Le système éducatif est paralysé. Les gens ne peuvent pas aller travailler parce qu’ils doivent garder leurs enfants à la maison. C’est un effondrement total de la vie économique et sociale. Pourtant, il semble que personne ne s’en soucie vraiment. Parce que la guerre est perçue comme uneforce majeure, inévitable, contre laquelle on ne peut rien ; une fatalité qu’il faut simplement accepter.
Comment voyez-vous la fin de cette guerre ?
Tout d’abord, il faut comprendre que la poursuite de la guerre en Iran ne dépend que d’une seule personne : Donald Trump. Et avec lui, on ne peut jamais savoir ce qui va se passer. Il est capable de dire une chose et son contraire en une demi-heure. Nous sommes dans l’incertitude totale. Mais une chose est absolument certaine : le jour où il décidera de mettre fin à la guerre en Iran, Israël fera de même.
Parce qu’Israël n’a tout simplement pas la capacité militaire, logistique et financière de continuer sans le soutien états-unien. Ce qui n’est pas du tout le cas au Liban : là, Israël continuera ses opérations, parce que Donald Trump n’a pas beaucoup d’intérêt pour ce front secondaire et ne mettra aucune pression pour arrêter les combats là-bas.
Et après ? Quelles conséquences pour Israël sur la scène internationale ?
Le changement majeur que j’envisage se produira après la guerre. Beaucoup de politiques aux États-Unis – et je parle tant des républicains que des démocrates, les deux camps – rejetteront la faute de la guerre en Iran et de son échec prévisible sur Israël. « C’est à cause d’Israël que nous sommes entrés dans ce bourbier », diront-ils. Et à ce moment-là, nous ferons face à un basculement majeur dans les relations israélo-américaines : Israël va perdre le soutien automatique et inconditionnel des États-Unis. Ce sera dramatique pour Israël, qui a construit toute sa stratégie sur cette alliance.
Après cela viendra inévitablement le tour de l’Europe. L’Europe qui essaye actuellement d’imposer des sanctions à Israël mais n’ose pas franchir le pas parce qu’elle craint de se mettre à dos les États-Unis. L’opinion publique adéjà massivement changé d’avis dans toute l’Europe. Les gouvernements n’attendent que le signal pour suivre. En France, le processus est déjà en cours. Le gouvernement acommencé à modifier sa politique de manière tangible – au-delà des mots, dans les actes de l’administration elle-même.
Israël risque alors de se retrouver très isolé…
Israël est déjà largement isolé aujourd’hui sur la scène internationale, mais une fois qu’il perdra définitivement le soutien des États-Unis, ce sera un État paria, militarisé, replié sur lui-même. Nous aurons nos armes nucléaires et conventionnelles, notre puissance militaire, et nous serons la Corée du Nord du Moyen-Orient.
Parlons de vous et de votre situation. Vous écrivez trois fois par semaine dans Haaretz. Vos articles sont très francs, sans concessions. Est-ce difficile pour vous ? Êtes-vous menacé ? Quel accueil recevez-vous de la population israélienne ?
J’ai été davantage menacé dans le passé qu’aujourd’hui. Il y a eu une période où j’avais même besoin de gardes du corps pour assurer ma sécurité. Mais, aujourd’hui, le sentiment dominant est différent, et d’une certaine manière plus douloureux : je me sens plus seul que je ne l’ai jamais été dans ma vie de journaliste.
Parce que tant de gens ont changé d’avis après le 7 Octobre… Vraiment beaucoup de gens que je pensais connaître, des amis proches et même des membres de ma propre famille… C’est peut-être le prix le plus lourd de cette guerre : une solitude profonde, un isolement au sein même de son propre cercle.
Et à Haaretz ?
Au sein de Haaretz, en revanche, je me sens bien. C’est devenu mon île, mon refuge dans cette tempête. La plupart des journalistes du journal ne sont probablement pas d’accord avec moi sur tout – je le sais, et ce n’est pas grave –, mais je suis soutenu dans ma démarche. Je peux effectuer mon travail sans entrave.
C’est important de le souligner : en Israël, le véritable problème n’est pas la censure gouvernementale directe, c’est l’autocensure des médias eux-mêmes. Si vous êtes assez courageux pour résister à cette pression invisible, vous pouvez encore faire du journalisme honnête et courageux sans payer un prix trop élevé. Pour l’instant, c’est encore possible.
Dans un an, peut-être que ça ne le sera plus. Et il y a un autre signe encourageant : les lecteurs sont toujours là. Ils continuent à lire, à réagir, à nous soutenir. C’est une forme d’espoir, même si ce n’est pas suffisant pour changer la direction du pays.
Malgré tout ce que vous venez de décrire, y a-t-il uneraison d’être optimiste ? Même une toute petite ?
C’est très difficile, mais la seule source d’espoir que je vois vient du changement qui s’opère aux États-Unis. Un changement profond qui touche plusieurs segments de la société : les jeunes, la communauté juive elle-même, l’administration, les démocrates et même les républicains.
Ce changement peut conduire Israël vers un avenir beaucoup plus sain, à condition que nous rompions cette relation corruptrice avec les États-Unis. Cette relation dans laquelle Israël peut faire tout ce qu’il veut sans limites et sans conditions. Cette dépendance toxique devrait prendre fin ; et il semble que cela sera effectivement le cas. C’est paradoxal, mais l’espoir vient peut-être de cette rupture à venir.
les gentils sénateurs démocrates qui n’ont jamais fait ce genre de choses…
Ce n’est pas parce que d’autres le font que c’est OK.
Trump a la solution : il va lui-même (enfin sa flotte) bloquer le détroit d’Ormuz ![]()
Non mais ça devient quand même franchement ridicule. On dirait un enfant de 5 ans qui s’embrouille lui-même. Dommage que ça impacte le monde.
au moins, ils demandent des enquêes. Et appartiennent au parti qui a instauré un minimum de surveillance en 2012
Il veut bloquer un truc que les Iraniens « bloquaient ». Les monarchies du Golfe devraient revoir leur alliance ![]()
J’attends de voir la flotte US bloquer des bateaux chinois et russes.
Ce con est capable de tout. Serait peut-être temps que du côté du Congrès ils réfléchissent sérieusement à le destituer.

… en effet! … il va finir par ordonner des tirs de missiles sur Washington !!!
Ah ben non, et la salle de bal alors ![]()
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Ceci est un chef d’oeuvre ![]()
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Je le revois très, trop régulièrement. Il est dans mon top liste avec un singe en hiver.
En fait, faire le blocus à tout navire iranien ou en provenance/destination de l’Iran ainsi qu’occuper Kharg aurait dû faire partie des premiers objectifs de l’opération. Ceci aurait mis d’une part la pression sur l’Iran (en lui coupant ses revenus financiers). D’autre part, il aurait ainsi mis la pression sur la Chine, qui est potentiellement son objectif réel.
Par contre, il doit laisser passer les navires en provenance/destination des alliés des USA.
Occuper Kharg = débarquement + occupation durable donc recours au congrès (et au passage, risque de ramener pas mal de cercueil)
Blocus du détroit = contrôle du détroit ce qu’il n’a pas été gros gros risque d’escalade avec Chine, Inde …
Ce n’est plus là même guerre, là ![]()
Ah, il a encore des alliés, D Trump ?? ![]()
Il peut quand même y avoir de bonnes nouvelles de temps en temps :
Même si le profil de Peter Magyar n’est pas super rassurant…
J’ai dit USA, non Trump. Et, il faut aussi admettre, que fasse à l’Iran et ses missiles/drones, le seul pays ayant une capacité suffisante (en terme de nombres de moyens) d’interception, c’est bien les USA. La France ne possède pas suffisamment de batteries samp pour se protéger, protéger ses alliés (liés par un traité de défense l’envisageant comme les eau, la Jordanie), soutenir l’Ukraine et aider les pays avec qui il n’a pas de traité l’envisageant (ex : Koweït). La Chine et la Russie ne sont pas des solutions étant donné la non interopérabilité de leurs moyens avec ceux déjà possédés par les pays du Golfe ciblés par l’Iran.
Le congrès sera t il vraiment contre la prise de Kharg, étant donné qu’il a justement voté contre la limitation du pouvoir présidentiel dans le domaine de la conduite des opérations ?
La Chine protestera, mais, n’interviendra pas militairement si les navires en provenance d’Iran sont bloqués. Car d’une part, ce n’est pas réellement dans leur mode d’action (cf son absence d’action suite au blocus naval du Venezuela), d’autre part, elle peut diversifier ses sources d’approvisionnement (Poutine se fera une joie de lui vendre plus de pétrole et gaz).
Le temps joue contre les USA beaucoup plus que contre l’Iran. A tout niveau : militaire, economie, politique intérieure, etc.
De plus, Trump et son administration ont plus à perdre dans un conflit au sol que les iraniens.
On en a eu une illustration avec les moyens déployés pour récupérer les 2 aviateurs il y a quelques jours de cela.
En outre, un conflit au sol, même limité, va nécessairement allonger la durée du conflit.
Et on reboucle sur le premier point.
Envoyer des troupes au sol, cela aurait du sens avec un vrai plan de sortie politique du conflit. Mais je ne vois pas cette vision du côté de l’administration américaine.
Si ne c’est de montrer encore plus leurs muscles en depit des réalités du terrain depuis des semaines.



