J’ai réagi dans le fil suivant sur l’utilisation manifeste de DeepL dans la traduction du dernier Lacerda.
Je me suis rapproché du blog Le Labo des Jeux pour publier un article plus complet exprimant mon point de vue à cette occasion, alimenté par certains screens que j’ai pu voir ici. (notamment sur Lands of Galzyr). Il devrait paraître prochainement.
Je vous donnerai un lien direct si ça vs intéresse. Même si les éditeurs n’ont pas encore sauté le pas de l’IA, le fait que certains acteurs le fassent (même si ce ne sont techniquement pas des éditeurs) sans y voir d’inconvénient fait peser un risque sur la qualité globale de la traduction, comme c’est déjà le cas dans le jeu vidéo. Pour le confort des joueurs, il ne faudrait pas que ça devienne une tendance.
Je pense que c’est également de la post-édition.
Il y aura toujours des étudiants fauchés ou des traducteurs en galère de thune pour relire ce que produit l’IA sans se rendre compte qu’ils se tirent une balle dans le pied.
Merci pour tes retours et ton point de vue de professionnel sur la question !
C’est fou de voir comment certains n’ont aucun scrupule… c’est d’autant plus dommage que les outils qu’on peut avoir à disposition par ailleurs permettent dans certains cas de gagner du temps, et d’éviter des erreurs (c’est quand même plus simple quand on peut constituer un solide glossaire, par exemple, surtout quand le travail est collectif), mais de là à se contenter de vaguement relire le « travail » effectué par une machine, c’est juste scandaleux.
En tant que traducteur moi-même (même si pas à temps plein), j’avoue que les ordinateurs et internet nous ont bien facilité la vie (plus besoin de faire des kilomètres jusqu’à la bibliothèque pour consulter le dictionnaire japonais où trouver l’éclaircissement sur un mot ou une expression, par exemple), mais arriver à trouver la bonne formulation fait partie des petits plaisirs de notre métier. Si on s’enlève ça, pour juste valider un calque sans âme produit par une machine, quel intérêt ? Ce n’est plus le même métier.
Malheureusement, le monde du jeu n’est pas le seul à être traversé par ces questions, j’ai le souvenir d’un petit éditeur qui se gargarisait de tout faire « lui-même », et qui faisait traduire ses textes par un logiciel, avant de tout retravailler ensuite. C’était à une époque où les outils étaient beaucoup moins performants, autant dire qu’il aurait sans doute gagné du temps à traduire lui-même dès le départ.
Ce qui ne me rassure pas, c’est aussi le côté technophile béat de pas mal d’intervenants autour des IA, qui ne voient que les formidables potentialités (et il en a effectivement), sans voir les limites et problèmes que ça pose. Les japonais sont notamment en train de se mettre en tête de tout traduire par IA - voir lien de Gurderman plus haut, que je complète par cette vidéo de Karyn Nishimura-Poupée, qui explique très bien les enjeux :
Il va falloir être vigilants, même en tant que consommateurs, si on veut éviter que ça devienne une tendance !
L’IA va mettre une grosse claque à énormément de métiers. Dont celui de relecteur/editeur/correcteur/secrétaire de rédaction. Ça va se faire au détriment de la qualité, mais le gain financer va être tel que je pense que ça va être compliqué de défendre quoi que ce soit. Même si ça scie une partie de la branche sur laquelle les pros (entreprises grosses ou unipersonnelles) sont assis.
Ça dépend de ce qui prévaut.
On trouve encore beaucoup d’illustrateurs pro de jds malgré le cataclysme annoncé de l’IA. Je trouve que c’est un peu le même combat.
Beaucoup de joueurs restent attachés à la qualité d’édition d’un jeu. Ce serait un gros retour en arrière de tout traiter à l’IA sous prétexte que ça va plus vite (aussi bien en termes de traduction que d’illustration pour le coup) en oubliant la perte de qualité que ça implique.
Mais en effet si le business du jeu de société continue de grossir il faut s’attendre à voir de plus en plus d’investisseurs mettre leur gros nez dedans et voir où ils peuvent faire des économies (l’expérience asmodee montre cependant que ça ne se passe pas toujours très bien).
Il restera toujours cependant des éditeurs indépendants attachés à la qualité qui n’auront pas recours à de telles méthodes. C’est aussi aux joueurs de militer en ce sens.
L’argument sur BGG de l’éditeur EGG « voyez ça avec nos partenaires locaux » et puis ensuite « Ca fait vingt ans qu’on bosse, on n’a jamais eu de mauvais retours », je trouve ça assez bancal comme communication.
En plus c’est pas complètement vrai. D’ailleurs il n’y avait pas déjà eu une histoire avec cette équipe de traduction, ils les payaient un peu au lance-pierre, avec des boites de jeux et un petit peu de sous, ça faisait assez crevard, surtout quand on voit le prix auquel ils vendent leurs jeux, et la belle inflation de ceux-ci.
Ce que tu dis est vrai à l’heure actuelle. Mais dans un futur peut être pas si lointain le recours à l’IA pour la traduction ou l’illustration ne se traduira peut être pas par une baisse de qualité.
En tant que traducteur pro et malgré tous les fantasmes qu’on peut lire je suis persuadé que si, (idem pour l’illustration) particulièrement en termes de narration ou de littérature.
Une généralisation de l’IA donnerait un système où elle tourne en boucle sur elle-même sans aucune créativité, ni prise de risque, ni facteur humain en fait.
Mais si les traducteurs sont les seuls à voir « la perte de qualité » et que le reste du monde la juge acceptable (ou ne la perçoit pas), on ne fera que peu cas de leur opinion. C’est déjà le cas dans plein de domaines.
Oui, c’est à cela que je m’attends dans mon secteur. Et c’était déjà la tendance, disparition des correcteurs et diminution des effectifs de SR, quand il y en a. Par exemple, il y a peu de ces métiers sur les sites d’information. Il y en a peu. Mais peu.
On en revient gentiment il me semble des images IA à 6 doigts (déjà :/)
Moi je crain comme tu dis @Transludis que malheureusement, là où il y a de l’argent à se faire et surtout des marges à maximiser, on risque de passer du coté de l’IA qu’on le veuille ou non
Le principal souci, quand ce sont des groupes financiers qui prennent la main, c’est qu’ils se fichent bien de la qualité, tant qu’ils peuvent se faire des sous… et comme c’est quasiment le seul critère sur lequel ils s’appuient, on n’est pas sorti des ronces…
Ce qui est fou, c’est qu’on met de l’IA dans des métiers où la dimension humaine a une vraie valeur ajoutée ! Je préfère mille fois lire une vraie bonne traduction, avec sa sensibilité propre (c’est d’autant plus vrai sur du narratif) que la production fade et sans saveur d’une IA, qui se contente de reprendre des données déjà existantes (et sans doute reprises de traductions déjà effectuées, qui plus est).
Et quid des autres métiers de l’édition, à terme ? Parce que mine de rien, on a la chance d’avoir des gens qui vont repérer et choisir d’adapter tel ou tel jeu, roman, manga, etc. dans un marché pléthorique, mais si l’IA fait tout à terme, pourquoi s’embêter à vendre les droits à des éditeurs étrangers ? Même si ça reste un très mauvais calcul à long terme, à mon sens…
Ça c’est depuis qu’ils ont changé la recette des Figolu.
Oui. Et là aujourd’hui, c’est peut-être pas trop su ici, mais on enseigne l’IA en école d’art. On va bien voir comment les artistes vont s’accaparer le médium et le pousser à ses limites, comme ça a toujours été le cas pour un bon paquet de nouvelles technologies (avec plus ou moins de bonheur).
C’est clairement un virage déjà pris par certains acteurs de la loc dans le monde du JV (principalement les plus gros), qu’ils déclinent en deux temps :
(déjà fait depuis l’an dernier) Nouveau tour de vis imposé aux tarifs des traducteurs, soit en imposant une baisse, soit en trafiquant les taux sur les tableaux de fuzzies. Et dans le même temps, maintien (voire très légère hausse dans quelques cas particuliers, soyons fous) des tarifs de relecture, avec un double effet kiss cool :
Certains traducteurs expérimentés qui avaient tenu bon jusque-là finissent par jeter l’éponge parce qu’ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts (pour être remplacés par des jeunes tous frais émoulus de l’école), d’autres passant de plus en plus en relecture pour une simple raison pécuniaire : il n’y a pas si longtemps encore, le rapport était en gros de x3 en faveur de la traduction (ce qui n’était déjà pas forcément bien payé, vu la différence de volume brassée des deux côtés), et de plus en plus, il se dirige vers x2 seulement (spoiler : et ce n’est pas parce que les relecteurs sont subitement mieux payés).
Les relecteurs croulent sous le travail et se retrouvent à bosser avec des traducteurs qui n’ont pas le niveau. Donc, soit ils font eux aussi de la merde, soit, avec certains traducteurs, ils reprennent tout, et leurs revenus chutent d’autant (quand tu es payé au mot et que tu en fais deux ou trois fois moins parce que tu passes beaucoup plus de temps dessus, fatalement…).
Maintenant qu’ils ont « formé » des relecteurs (en poussant des traducteurs à ces postes), ils leur proposent de plus en plus de faire de la MTPE (qui est parfois de meilleure qualité que la production manuelle de certains traducteurs, certes, mais quand même…), ce qui leur permet d’accroître fortement leurs marges (parce qu’à quelques rares exceptions près, ils ne facturent pas ça moins cher au client final).
Cela étant, certains éditeurs/développeurs privilégient encore la qualité, même s’ils ne sont hélas pas forcément nombreux (d’autant que la différence de coût entre une bonne et une mauvaise traduction n’est pas si importante que ça ; pire, certaines grosses boîtes faisant de la bouse facturent plus cher que d’autres essayant de faire du bon boulot, tout le problème étant d’arriver à séparer le bon grain de l’ivraie… et là, bon courage, vu l’omerta généralisée qui règne sur le secteur). Il est donc permis d’imaginer que ceux qui vont être impactés en premier par les IA, ce sont ceux qui font de la qualité médiocre ou tout juste passable (et qui n’ont en réalité guère d’arguments à faire valoir face à une machine). Mais ça reste encore à démontrer.
C’est un des deux soucis principaux, oui, mais il y en a un autre (qui y est étroitement lié), du moins dans le milieu du JV. Beaucoup de gens sont au courant du manque de reconnaissance dont souffrent la plupart des traducteurs du milieu (dont certains se retrouvent par exemple obligés de signer des NDA leur interdisant même de mentionner sur leur CV les jeux sur lesquels ils ont travaillé, parfois pendant 5, 10 ans ou plus), phénomène savamment entretenu par les boîtes de localisation qui ont phagocyté le secteur, lesquelles « cachent » activement leurs ressources (ie leurs linguistes) afin d’éviter de se les faire « voler » par la concurrence.
Une certaine révolte a commencé à voir le jour à ce sujet, avec le mouvement #TranslatorsInTheCredits (son impact, bien que réel, reste néanmoins limité pour le moment ; il suffit, pour s’en convaincre, de jeter un œil aux 6 jeux en lice pour le titre de GOTY aux Game Awards l’an dernier : un seul (Baldur’s Gate 3) a crédité ses équipes de traduction. Les autres ? Circulez, y’a rien à voir !). Mais elle ne règle en rien un problème lié, à savoir l’invisibilisation de la traduction (pas des traducteurs, pour le coup ; c’est totalement différent).
Parce qu’en fait, à quelques très rares exceptions près, la presse spécialisée ne fait pas son boulot. Quand elle teste un jeu pour le marché français, elle teste son gameplay, évalue ses graphismes, sa durée de vie, etc., mais pas son français (ce qui est tout de même paradoxal). Alors qu’il faudrait que ce soit systématique. Une traduction est bonne ? Il faut le dire. Elle est mauvaise ? Idem. Quelconque ? Pareil. Pas besoin de faire un essai dessus, une phrase suffit, mais il faut que ce soit dit, afin que les éditeurs voient (ou aient l’impression) qu’une bonne ou une mauvaise traduction influe sur les ventes d’un titre, surtout narratif.
En l’état actuel des choses, ceux qui essaient de se démarquer en arguant qu’ils font de la qualité en faisant appel à des traducteurs plus expérimentés et mieux payés ont bien peu d’arguments à faire valoir, vu qu’ils ne peuvent pas s’appuyer sur des articles « officiels » vantant la qualité de leur travail. Et du coup, si personne n’en parle, ça n’a pas d’impact sur les ventes (sauf à la marge), et personne n’a intérêt à faire le moindre effort financier : les clients finaux continuent à choisir le mieux-disant, les boîtes de loc continuent à se gaver en accroissant leurs marges, et la qualité globale ne peut qu’en pâtir.
(Heureusement quand même qu’il reste quelques exceptions à la règle… mais jusqu’à quand ?)
C’est aussi le cas dans le jeu de société pour le coup, il est extrêmement rare que l’on parle de la traduction quand elle est réussie (tout au plus on s’attend à ce qu’elle soit réussie donc il est normal qu’elle le soit). Quelques blogs font exception, et c’est loin d’être systématique, mais de manière générale ce n’est pas un point sur lequel on s’attarde s’il est jugé satisfaisant.